Les Fiancés de l'hiver

La Passe-Miroir tome 1 : Les Fiancés de l'hiver,
de Christelle Dabos

Je te connais comme si je t'avais faite. Tu es plus arrangeante qu'une commode, à jamais sortir un mot plus haut que l'autre, à jamais faire de caprices, mais dès qu'on te parle de mari, tu es pire qu'une enclume ! Et pourtant, c'est de ton âge, que le bonhomme te plaise ou non. 


Auteure : Christelle Dabos
Éditions : Gallimard Jeunesse
Saga : La Passe-Miroir, tome 1
Genre : Fantasy
Date de sortie : Juin 2013
Nombre de pages : 519
À partir de : 15 ans

Synopsis
Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l'Arche d'Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. À quelle fin a-t-elle été choisie ? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d'un complot mortel.


Mon avis
Fallait-il que les lunettes d'Ophélie reflètent ses humeurs ? Fallait-il que son écharpe devienne ce presque monstre, entre protecteur et dévorateur ? Fallait-il encore que ses mains nues puissent lire le passé des objets d'un simple contact ? Car il a bien fallu quelque chose, à cette Passe-Miroir, pour qu'elle remporte en 2013 le Prix Gallimard Jeunesse du Premier roman et finisse, en quelques années seulement, par déconstruire le canon et par reconstruire à son étalon le petit monde de la littérature pour la jeunesse française.

De la paralittérature ? Loin s'en faut. Les mots de Christelle Dabos abondent, achoppent, se choquent, dans une réflexion sur le langage qui a elle aussi sa place au royaume des enfants – ou des grands enfants, ceux qui, parce qu'ils aiment les récits des autres mondes et les fantaisies terribles, demeurent pour toujours dans le Neverland où les codes des adultes n'ont plus droit de cité. L'auteure nous accompagne dans son propre univers au son de ses propres mélopées, parfois troublantes, souvent d'une poésie frappante. Son écriture – une invitation perpétuelle à pénétrer les espaces qu'elle invente – rappelle aussi cette fraîcheur et ce frisson que l'on ressentait lors d'un premier contact avec Harry Potter : cette impression de familiarité et de toujours-déjà-vu.

L'intrigue semblait à première vue assez simple : dans un monde aux airs de petit village, la jeune et indépendante Ophélie se trouve, contre son gré, fiancée à un étrange étranger, inconnu et glacial. Classique. Sauf que le drame se noue dans un monde où la Terre a éclaté en arches flottant dans les airs, et où notre chère Ophélie n'est pas une liseuse comme vous et moi. Une liseuse, sur l'arche d'Anima, c'est une personne à qui les objets offrent leur passé en visions (ou plutôt en une myriade de sensations) et qui peut donc savoir qui les a eus entre les mains – où, et quand, et ce qui s'est passé à cet instant T. Ophélie, soit dit en passant, traverse les miroirs.

Autant de talents qui étonnent, intriguent, attirent les intérêts et les convoitises. Après les combats contre sa famille, qu'elle tente par tous les moyens de faire renoncer à cette alliance par ailleurs improbable sur Anima (où l'on se marie toujours entre cousins), Ophélie doit rejoindre son fiancé forcé Thorn sur son arche : au Pôle. Elle le comprend très vite : c'est un endroit froid – froid de climat, mais surtout à l'atmosphère mortifère, où les stratagèmes, les pièges et les intrigues de Cour sont légions et où l'intérêt de l'Esprit de famille (la divinité tutélaire de l'arche) devient monnaie d'or. Elle devra déjouer toutes les manœuvres, nées autour d'elle faute de trop d'ambition et d'obséquiosité, afin de se faire peu à peu une place dans ce nouveau monde. Et surtout : afin de survivre.

La Passe-Miroir, c'est un énième récit d'étrangère. Voyage vers l'altérité, voyage contre l'altérité, voyage initiatique d'une jeune fille qui part en quête d'elle-même et d'une existence sans besoin de justification. C'est aussi, et surtout, le récit d'une féministe. Entre la pastorale, le roman familial et la fantasy contemporaine la plus pure, ce roman met en scène des combats de femmes : mères de famille, filles, tantes, certes, mais surtout êtres de pouvoir, de force, de passion, en perpétuelle quête d'être-au-monde et d'être-pour-soi. Les personnages de ce roman se rencontrent, se croisent, s'affrontent, dans des intrigues héritées d'un long parcours littéraire, et pourtant toujours renouvelées.

Un nouveau classique de la littérature de jeunesse, à lire et à relire.


3 commentaires

  1. J'ai beaucoup aimé Les fiancés de l'hiver, mais à cause du personnage de Thorne, ce n'est pas un coup de cœur (le deuxième tome en revanche n'a plus que des points positifs donc gros, gros coup de cœur). C'est effectivement fabuleux de pouvoir accéder à autant de personnages féminins intéressants et complexes, mais je trouve très dommage qu'on retombe dans le classique "homme froid et ténébreux" qui maltraite la protagoniste, qui tombe quand même amoureuse de lui.
    Je trouve son mépris et sa méchanceté envers Ophélie inexcusable, je suis donc assez perplexe que ce ne soit pas plus condamné dans le roman. D'autant qu'il ne gagne rien à ignorer ses questions à ne rien lui expliquer, puisqu'elle met les pieds dans le plat à cause de ça !
    En dehors de ce point noir, je suis tout à fait d'accord avec cette super chronique :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, l'attitude de Thorn vis-à-vis d'Ophélie et même de sa famille est condamnable.

      Dans le sens où sa passive agressivité n'est pas uniquement adressée à Ophélie et aux protagonistes féminines de son entourage, je ne sais pas si on peut considérer son personnage comme purement sexiste. Qu'en penses-tu ?

      Par contre, tout comme Snape dans Harry Potter, toute la bonne volonté du monde en arrière plan n'excuse pas l'attitude horrible au quotidien : humiliations, agressions, etc. J'avoue que je ne sais pas quoi en penser, car comme envers Snape à partir du 7e tome, je ne peux pas m'empêcher de ressentir une empathie peut-être mal placée envers Thorn dès le moment où l'on comprend sa fragilité et l'affection réprimée qu'il conçoit à l'égard d'Ophélie...

      En un sens, je le trouve mimi malgré moi, c'est mal ?

      Supprimer
  2. Je ne suis pas tout à fait d'accord... Déjà, oui, l'attitude de Thorn vis-à-vis d'Ophélie m'a beaucoup dérangée, même si je comprends l'argument évoqué plus haut (et moi aussi je le trouve mimi #guilt)
    Par contre, il y a pas mal de petites phrases au détour d'un paragraphe qui m'ont étonnée voire choquée, justement parce qu'on avait plein de personnages féminins badass et que du coup ces phrases faisaient vraiment tache. Il faudrait que je retrouve les phrases exactes et je n'ai pas le livre sur moi, mais j'ai par exemple décelé (il me semble) une bonne dose de slut-shaming: Ophélie, à plusieurs reprises, juge assez violemment les femmes de la cour de Thorn qui sont réputées "de mauvaise vie". De même, le personnage de l'ambassadeur dont j'ai oublié le nom, qui est pour résumer un gros pervers sexuel qui se permet en plus d'être surprotecteur avec ses filles et de les éloigner à tout prix du regard des autres hommes, n'est pas assez condamné, et est même considéré comme un allié à plusieurs reprises dans le roman.
    Bref bien sûr le roman est sur la bonne voie, et en plus c'était vraiment un bon livre (je devrais lire le 2, si vous dites qu'il est encore meilleur!), mais je ne suis pas aussi enthousiaste que vous ;)

    RépondreSupprimer